« Il faut crever l’abcès de la gouvernance hospitalière » par Dominique Maigne

Il faut crever l’abcès de la gouvernance hospitalière

La place des médecins dans la gouvernance de l’hôpital est devenue un leitmotiv des revendications des collectifs engagés dans le mouvement actuel de contestation. Analyse

Les médecins perçoivent une perte de sens des valeurs traditionnelles de leur exercice, sur fond de technocratisation et de monoculture gestionnaire des directions actuelles. Ce sentiment est certainement excessif mais signe une forme de repli identitaire, face à l’impression diffuse d’une perte de ce qu’il était convenu d’appeler le Pouvoir Médical. La France qui a fait le choix du temps plein hospitalier et de l’association des médecins à la gestion ne peut ignorer ce constat. La place des médecins dans la gouvernance hospitalière fait toujours débat, en dépit des raffinements institutionnels que chaque réforme a apportés. Alors que ce sujet est depuis longtemps règle dans les pays anglo-saxons.

Age d’or

Les jeunes générations médicales sont aux avant postes de ce combat. Mais faute de formation suffisante à la compréhension des évolutions managériales de nos sociétés complexes, ces derniers ont tendance à se réfugier dans le culte d’un âge d’or révolu. Or il n’a jamais vraiment existé en réalité. Ce constat signe une réelle carence de nos organisations hospitalières qui ont développé, parfois à l’excès, toute une mécanique de précision et d’équilibre dans les relations entre gestionnaires et médecins. Mais les organisations font l’impasse sur l’intégration de compétences médico-scientifiques dans les directions opérationnelles des hôpitaux publics. Pourquoi l’Ecole des hautes Études en Santé ne s’est elle pas ouverte aux jeunes médecins ? Et notamment à ceux qui ont fait le choix d’une formation académique en santé publique ? On peut considérer qu’un cursus médical, surtout en santé publique, est tout aussi utile à l’exercice de futures responsabilités de direction qu’une qualification en droit et science politique.

Pour des médecins directeurs

On devrait, à minima, s’inspirer de ce que l’Ecole de la Magistrature a réalisée pour l’intégration, sur dossier et concours spécial de jeunes avocats voulant se réorienter vers les fonctions juridictionnelles. Cette intégration offrirait davantage de diversification et d’ouverture à des dirigeants hospitaliers.

Pour des médecins directeurs

Diriger un hôpital s’apprend au terme d’un cursus long et complexe. L’apport de professionnels issus du « terrain » est une richesse. Pourquoi, alors que le corpus réglementaire l’autorise désormais, n’arrive t’on pas à nommer des médecins motivés et talentueux dans des postes de chef d’établissement, aussi bien dans les hôpitaux universitaires que les hôpitaux généraux ? Dans nombre de pays les professionnels de la gestion cohabitent avec des médecins, soignants ou ingénieurs. Un nouveau poste de direction, mi-directeur des opérations, mi-DRH médical, assurerait une interface utile entre les opérateurs médicaux de terrain qu’il faut renforcer et outiller en compétences managériales, et les directions fonctionnelles. Choisi par le Conseil de Surveillance, sur proposition conjointe du directeur général et Président de CME, il conserverait une valence clinique ou médico-technique pour ne pas perdre la main et le contact avec les équipes soignantes. Le président de la CME retrouverait, ainsi, la place de représentant de la communauté médicale auprès des instances hospitalières. Un indice qui ne trompe pas : les principaux centres de lutte contre le cancer qui ont traditionnellement réservé la fonction de DG à une personnalité médico-scientifique, ont d’ores et déjà investi dans cette fonction de directeur médical, aux côtés de DGA qui sont  gestionnaires et au sein d’équipes de direction très métissées dans leur culture métier.

Mariage de raison

L’Hôpital de demain, et à fortiori d’aujourd’hui, n’a rien à gagner dans les affrontements corporatistes. Ce qui fait sa force et sa légitimité dans l’écosystème public réside pour une large part dans le haut niveau de professionnalisation de ses acteurs.Les présidents de CME et les directeurs, unis dans des mariages de raison, l’ont bien compris. Il s’agit, aujourd’hui, d’en tirer toutes les conséquences sur la gouvernance d’entités qui est un maillon essentiel de notre république sanitaire.

 

Dominique Maigne

Directeur d’hôpital honoraire

Ancien Délégué Général de la fédération des centres de lutte contre le cancer -Unicancer

Ancien Directeur Général de la Haute Autorité de Santé

Co-Président de l’Université du Change Management en Médecine

2020-03-10T18:07:15+00:00